La House of Entrepreneurship de la Chambre de Commerce célébrera dix ans d’existence en octobre prochain. Durant cette décennie, elle a été aux côtés des entrepreneurs à chaque étape de leur parcours en leur proposant sensibilisation, information, accompagnement et mise en réseau. Quelques-uns de ceux-ci témoignent aujourd’hui de leur parcours, montrant ainsi la vitalité entrepreneuriale du Luxembourg, dans de nombreux secteurs et avec des histoires aussi uniques que variées. Dans cet épisode, la parole est donnée à Carlo Cravat, à la tête de l’hôtel éponyme planté en plein cœur de la capitale.
Carlo Cravat a le verbe franc et le ton direct. Un style à son image : sans détour. Héritier d’une lignée hôtelière bien connue au Luxembourg, il incarne aujourd’hui la quatrième génération à la tête du Grand Hotel Cravat, adresse emblématique du centre-ville. L’homme y est né et y vit encore, « au 5e étage » précisément. Sa mère réside, elle, un peu plus haut, au 7e. Les Cravat éprouvent un attachement viscéral à cet établissement, qui a su conserver son cachet inimitable. Sous les traits de Bruce, 28 ans aujourd’hui, l’héritier désigné, cette dynastie va perdurer.
Je ne me pose pas ce genre de question. Je ne suis pas du genre à me présenter comme « Monsieur Cravat de l’hôtel Cravat ». Je suis né dans ces murs, tout comme mon père et mes enfants. Toutes les générations de Luxembourgeois savent que dans cette partie de la ville, c’est le « coin Cravat ». Je n’y prête plus attention même si… Dernièrement, au retour d’un voyage en Irlande, mon voisin dans l’avion m’a interpellé. Alors que nous survolions la capitale, il m’a dit : « regarde, on peut apercevoir ton hôtel ». À ce moment précis, dans la nuit, c’est vrai, on ne voyait que le néon lumineux de l’établissement. J’ai éprouvé un petit quelque chose, qui s’approche peut-être d’une certaine fierté…
L’hôtel fondé par mes arrière-grands-parents, Nicolas Cravet et Catherine Loewe, rue Notre-Dame en 1895, se composait de six chambres et un restaurant. Elle était aux fourneaux et lui au service. C’était déjà le monde à l’envers et la preuve que chez les Cravat, on fait les choses différemment ! L’établissement a grandi au fil des années: il a connu une extension en 1932, puis la partie donnant sur le boulevard Roosevelt a été achetée en 1953. Mon grand-père et mon père ont procédé à la dernière phase de construction en 1965, là où se trouve la réception, portant le nombre de chambres à 57.
Cette succession n’était pas du tout écrite à l’avance, du moins dans mon esprit. Après des études de commerce, j’ai voulu m’engager dans l’armée. Pourquoi ? Parce que c’était bien payé et que j’avais la garantie de ne pas affronter beaucoup d’ennemis. Plus sérieusement, j’aime l’ordre, les choses carrées et l’idée de servir. Dire que mon père ne partageait pas mon avis est un euphémisme ! Avec lui, il n’y avait pas de discussion possible : je devais reprendre l’affaire, un point c’est tout. Je me suis donc formé à l’école hôtelière de Lausanne, l’une des plus prestigieuses au monde. Et j’ai rejoint mon père. Avec le recul, je ne regrette rien. Durant toutes ces années, j’ai vécu tellement de moments merveilleux. Le rythme a toujours été intense, encore plus lorsque je m’occupais de la restauration. À l’époque, entre la brasserie du bas et le restaurant gastronomique au premier étage, Le Normandy, je travaillais 7 jours sur 7. A l’âge de 50 ans, j’ai décidé de stopper cette activité pour me concentrer uniquement sur la partie hôtelière. Cela m’a permis de préserver ma vie de famille.
Dans une entreprise familiale, il y a toujours des tensions. Cela a commencé avec mon père. Lui, il souhaitait poursuivre l’aventure tandis que sa sœur voulait vendre le tout. Pendant dix ans, j’ai vu défiler des personnes supposément intéressées par le rachat de l’hôtel. Tout était gelé, nous ne pouvions plus avancer jusqu’à ce que mon père parvienne à racheter les parts de ma tante. Il a contracté un prêt conséquent pour financer cette opération.
Dans un premier temps, le vintage, c’était presque un choix forcé. Pendant des années, je n’avais pas beaucoup de marges de manœuvre. Il fallait bien rembourser le prêt. La question de moderniser l’hôtel s’est posée avec l’arrivée du groupe Accor au Luxembourg. Je me souviens encore de cet échange avec Ralph Radtke, en charge de piloter ce développement. Il m’a dit, textuellement : « Vous allez me haïr car nous prévoyons d’ouvrir 15 hôtels au Luxembourg ». J’ai alors songé à engager des frais pour faire face à cette concurrence. Avant de me raviser et de décider de capitaliser sur l’héritage sentimental de notre établissement. Tout ce que vous voyez, ici, au rez-de-chaussée, date de 1953. Ce pilier, ces lampes, le carrelage, oui, tout est d’origine. Je ne veux pas perdre l’âme du lieu. Ici, c’est un vintage chic, pas un vintage ringard. Je le dis souvent : l’hôtel Cravat, tu aimes ou tu détestes. Il n’y a pas d’entre-deux.
Oui et non. Je reçois régulièrement des offres alléchantes, de l’ordre de 50 millions d’euros et plus. Sans relève, j’y aurais très sérieusement réfléchi. Car mettre en location et voir ton travail dégradé par un exploitant, je n’aurais pas pu. Par contre, je n’interdirai jamais à mes enfants de vendre. Si la situation économique et sociale évolue dans la mauvaise direction – et les signaux ne sont pas encourageants – je leur donnerai ma bénédiction.
Oui, la transmission se précise. De nos trois enfants, c’est mon cadet, Bruce, qui a exprimé l’envie de reprendre l’hôtel. C’est son choix. Je ne voulais pas qu’il ressente la même obligation que celle que j’ai vécue à son âge avec mon père. Pour l’anecdote, il s’est bien formé : son parcours l’a fait passer par… l’école hôtelière de Lausanne. D’ici quatre ans, j’aurai 65 ans, je ferai deux pas en arrière et lui, deux pas en avant.
Nous étions rapidement ouverts durant le Covid. Nous logions les pilotes de Cargolux, ils étaient ici comme à la maison. Le plus dur dans cet épisode de pandémie, cela a été les six premiers mois. Ils n’ont pas été couverts pas le gouvernement. Dans notre cas, cela a coûté 600.000 euros. Certains hôtels indépendants, qui ont les reins moins solides, se sont relevés difficilement de cette période. Concernant la santé du secteur, je ne saurais trop me prononcer. Chez nous, 75 % de la clientèle se composent de voyageurs d’affaires. C’est la même chose chez nos concurrents dans la capitale. Il y a peu de touristes à l’année au Luxembourg, hormis aux beaux jours et pendant les vacances. Ce n’est pas un segment porteur. A l’hôtel Cravat, nous misons sur la personnalisation du service. Nos clients sont attentifs à des petits détails : nous prenons soin de les appeler par leur nom, on connaît leurs habitudes alimentaires. Notre personnel est stable, le client apprécie de retrouver des visages familiers.
Elle nous a apporté une assistance très précieuse pour structurer nos demandes d’aides étatiques. Je pense notamment au SME packages digitalisation ; ces fonds nous ont permis de refaire le site vitrine de l’hôtel et de repositionner notre stratégie SEO. Dans un registre sustainability, l’appui de la House of Entrepreneurship s’est traduit par le financement, à hauteur de 70 %, d’une nouvelle buanderie. Je ne peux que louer leur expertise dans la conduite de ces dossiers.
Je dois confesser que ma plus grande hantise a toujours été de ne pas disposer de suffisamment de trésorerie pour payer le personnel et les fournisseurs. En tant qu’entrepreneur, il y a toujours des dépenses imprévues qui se greffent au prévisionnel. En ce moment, ce sont les coûts de l’énergie ou encore les vagues d’indexation salariale.
Je vous la résume en une phrase : quand un client, au moment de partir, dit : « merci, au revoir et je reviendrai ».
Un successeur à bonne école
« D’ici quatre ans, je ferai deux pas en arrière et lui, deux pas en avant », annonce Carlo Cravat. À ses côtés, le successeur se prépare patiemment à prendre la relève.
Peut-être adoptera-t-il les mêmes habitudes que son père qui, régulièrement, consacre une heure à répondre personnellement à tous les commentaires laissés sur internet. « Pourquoi ? Si le client prend la peine d’écrire, j’ai tout de même l’éducation de lui répondre. » Une valeur cardinale dans la famille.
Bruce Cravat a été élevé à bonne école et formé, en partie, au même endroit que son père : l’école hôtelière de Lausanne. « Tout comme lui, j’y ai effectué une partie de mon cursus. J’ai également travaillé un an en Autriche dans un groupe hôtelier. »
Comme son père avant lui, il a grandi dans les murs de l’établissement. « Je suis, en quelque sorte, né pour l’hôtellerie, confie-t-il. J’aurais trouvé ça triste d’abandonner l’hôtel ; d’une certaine manière, je me sens redevable. » Un sentiment que Carlo Cravat dit ne pas avoir voulu transmettre : « Je ne lui ai rien imposé. Je ne voulais pas qu’il ressente l’obligation que j’ai connue à son âge. Mais oui, avec mon épouse, nous avons été soulagés d’apprendre qu’il souhaitait suivre cette voie. »
Chez les Cravat, la succession semble presque aller de soi. Père et fils le résument d’une même voix : « Nous ne gérons pas “un” hôtel, mais “notre” hôtel. »





















