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Intelligence artificielle et chômage… hypothétique
Trends
26 octobre 2026

Intelligence artificielle et chômage… hypothétique

À ce stade, rien dans les chiffres de l’emploi ne vient confirmer la prophétie d’un remplacement généralisé des travailleurs par l’IA (crédit : Envato).

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Auteur Jean-Michel Cavalli

Elle se développe vite, très vite, trop vite même selon ses propres concepteurs. Qu’elle se nomme Claude, Chat GPT ou Gemini, l’intelligence artificielle alimente de nombreux récits, pour certains apocalyptiques. Son adoption massive nourrit notamment la crainte qu’à court terme, l’IA provoque une montée durable du chômage à travers le monde. Fantasme ou réalité en marche ? Les intervenants d’une conférence organisée le 20 octobre par IMS sur les compétences à acquérir à l’ère de l’IA ont livré un constat plus nuancé, estimant que l’impact de cette technologie sur l’emploi demeure, à ce stade, limité.

« Adaptation ». S’il fallait résumer en un mot le message délivré lors cette conférence, ce serait celui-là. Face au risque, souvent surestimé, d’une destruction massive d’emplois sous l’effet de l’intelligence artificielle, les organisations ne devraient pas céder à la panique. Elles devraient avant tout s’adapter. « Si l’on ne peut pas prédire tous les changements (induits par l’IA, ndlr), nous pouvons en revanche prédire comment s’adapter », a ainsi souligné Elisabeth Margue.

Des paroles aux actes, la ministre en charge des Médias et de la Connectivité a notamment mis en avant le projet gouvernemental NTAC (New Tech Adaptation for Companies), développé avec IMS Luxembourg, qui accompagne les organisations dans le renforcement des compétences numériques de leurs équipes afin qu’elles puissent tirer pleinement parti des opportunités offertes par l’intelligence artificielle.

« Comme d’autres grands changements technologiques vécus dans le passé, l’IA peut influer sur le marché du travail, réorganiser des emplois. Mais son adoption ne provoque pas de perte nette d’emplois »

[ Anna Milanez, économiste à l'OCDE ]

S’appuyant sur des données chiffrées, Anna Milanez a également cherché à relativiser cette inquiétude « abondamment partagée dans la presse » : celle d’un lien déjà tangible entre le déploiement de l’intelligence artificielle et la montée du chômage. « Nous disposons de très peu de preuves sur ce supposé impact », affirme l’économiste de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques).

Ce constat se base sur une enquête internationale menée en août 2026 auprès de 8.000 entreprises et 20.000 employés. Au stade des résultats préliminaires, un premier enseignement affleure : seuls 10 % des employeurs sondés confient avoir réduit leurs effectifs à cause de l’IA. Au Luxembourg, cette proportion atteint 14 %. Mais elle doit être mise en perspective avec cette autre donnée : 45 % des répondants disent avoir embauché plus de salariés en raison du déploiement de l’IA dans leur organisation. Conclusion : « Comme d’autres grands changements technologiques vécus dans le passé, l’IA peut influer sur le marché du travail, réorganiser des emplois. Mais son adoption ne provoque pas de perte nette d’emplois. »

L’économiste accompagne le propos d’un exemple parlant. Classé dans la catégorie de métiers les plus exposés à l’IA, le poste d’assistant administratif ne connaît pas de réduction d’effectif : « Leur nombre est même plus élevé que dans les années 1980 et 1990. » La question du chômage des jeunes, un phénomène préoccupant au Luxembourg qui se traduit par une augmentation de 10,7 % en septembre 2026 par rapport à l’année précédente (source : ADEM), a également été abordée. Les chiffres permettent également de relativiser ce diagnostic : « Cette tendance à la baisse de l’emploi des jeunes était déjà à l’œuvre avant l’existence même de l’IA », rappelle Anna Milanez. Pour l’économiste, « d’autres facteurs sont en cause comme la digitalisation ou encore la baisse de la valorisation des savoir-faire des jeunes formés ». Ce dernier point fait écho aux conclusions de l’enquête PISA 2025 de l’OCDE, publiée le 8 septembre 2026, qui atteste un décrochage des élèves du Luxembourg.

« Le gros problème avec l’IA est d’ordre neurologique. Le cerveau est l’organe le plus feignant qui soit. Il éprouve une vraie jouissance à déléguer, ce qui est susceptible de développer une vraie fatigue neuronale »

[ William Réjaut, Senior Director, Generative AI Strategy & Organizational Change chez HubInsitute ]

Dans un autre registre, William Réjaut a ouvert son intervention en louant le potentiel de l’intelligence artificielle : « Elle dépasse largement le niveau moyen de QI dans de nombreuses tâches cognitives. » Senior Director, Generative AI Strategy & Organizational Change chez HubInsitute, il a accompagné de nombreuses transformations technologiques ces trois dernières décennies. Si certaines « comme le métavers ont fait pschitt », l’IA s’avancerait, elle, sur une voie royale : « Son usage offre des gains de créativité phénoménaux. Tous les 6 mois, elle connaît des évolutions spectaculaires, il n’y a qu’à essayer Excel avec Claude ».

Cette intelligence supérieure ne devrait toutefois pas intimider ses utilisateurs. Selon lui, son émergence requiert de redéfinir la carte des compétences telle que nous la connaissons aujourd’hui. Dans ses projections, il ne serait pas à exclure qu’à court terme, « on arrive à des moments de collaboration entre humains et agents. » Ce scénario ne relève d’ailleurs pas du registre de la science-fiction. Il est déjà en cours d’écriture, en témoignent « les 9 millions de personnes dans le monde dont le chef est un algorithme. Les chauffeurs Uber en sont l’exemple parfait. » Pour reprendre l’image utilisée par le conférencier, l’intelligence artificielle en serait encore au stade du « Far West, un film en noir et blanc ». Autrement dit, un territoire en pleine construction, où les usages et les règles restent encore largement à définir. Et où certaines dérives sont à prendre en considération.

« Le gros problème avec l’IA est d’ordre neurologique. Le cerveau est l’organe le plus feignant qui soit. Il éprouve une vraie jouissance à déléguer, ce qui est susceptible de développer une vraie fatigue neuronale. » Et de créer un monde du travail uniformisé. Le risque, réel, est déjà documenté par certaines entreprises, comme ce leader mondial en cosmétique : « Cette société était en quête d’un nouveau slogan. Elle s’est rendu compte que toutes les propositions se ressemblaient peu ou prou. La raison ? Les salariés qui travaillaient sur ce projet utilisaient les mêmes IA… »

Cette perte d’originalité a donné naissance au concept de JONA (The Joy Of Not Automating, ou « la joie de ne pas automatiser »). Cette philosophie émergente dans l’univers entrepreneurial et technologique encourage notamment la mise en place de journées de travail sans assistance numérique, « avec pour seul outil son cerveau ». Le cerveau, cet organe aussi feignant que puissant qui – ne l’oublions pas – a donné naissance à l’IA.

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