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Goodyear : sur la route d’Alex Schumann
It's my story
12 mai 2026

Goodyear : sur la route d’Alex Schumann

Ingénieur de formation aujourd’hui en charge de la production des usines Goodyear de Colmar-Berg, Alex Schumann reste avant tout un homme de terrain (crédit : Laurent Antonelli / agence Blitz).

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Auteur Jean-Michel Cavalli

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Homme de terrain et dirigeant industriel, Alex Schumann pilote l’un des sites les plus stratégiques de Goodyear en Europe. Directeur de la production de Goodyear Luxembourg, deuxième employeur industriel du pays avec 3.500 salariés, il veille à préserver la capacité d’innovation du site de Colmar-Berg, où est produite la gamme de pneus pour camions la plus avancée de la firme américaine. Récemment élu à la présidence de la Fedil, il porte une vision engagée et ancrée dans le réel de l’industrie, attentive aux enjeux technologiques et environnementaux. Rencontre sur site.

Goodyear fête 75 ans de présence au Luxembourg. Quelle place occupe aujourd’hui le site dans l’architecture mondiale du groupe et qu’est-ce qui fait sa singularité ?

Soixante-quinze ans, ce n’est pas anodin… Cet enracinement traduit un profond attachement du groupe au Grand-Duché. Depuis la sortie d’usine du premier pneu Goodyear produit à Colmar-Berg en 1951, les activités ont naturellement évolué. Aujourd’hui, la présence de Goodyear au Luxembourg se matérialise par le Goodyear Innovation Center Luxembourg, l’un des deux centres d’innovation du groupe avec celui localisé au quartier général du groupe (à Akron dans l’Ohio) ; notre usine de moules (Mold Plant), dont la production est exportée partout en Europe et même au niveau mondial; un circuit de test ; un simulateur digital qui permet de tester et valider des types de pneumatiques en virtuel ainsi que la nouvelle usine de Dudelange, inaugurée en 2022 et qui tourne à plein régime. Lancer et finaliser un projet de cette envergure n’est pas courant à l’échelle du pays. Cela dit, notre véritable singularité, c’est l’usine historique de Colmar-Berg. Il s’agit du plus grand site mondial de production de pneus pour camions du groupe. C’est ici, au Luxembourg, que nous avons développé et industrialisé la production de la dernière génération de pneumatiques conformes aux attentes du marché européen. Ces pneus sont dotés d’une meilleure résistance au roulement et se composent jusqu’à 55 % de matières premières renouvelables.

Un mot sur l’état de la concurrence dans votre secteur d’activité ?

La concurrence entre opérateurs « historiques » n’a pas vraiment évolué. Le fait marquant de ces dernières années, c’est l’arrivée massive de producteurs chinois, avec une pression accrue sur les prix. Ce mouvement a débuté il y a une dizaine d’années. Cela impacte nos ventes en Europe. Comment y répondre ? En rappelant que notre activité ne se résume pas à vendre des pneus, si performants soient-ils. Nous fournissons d’autres services, notamment dans le domaine de services de mobilité.

Vous dirigez la production des usines Goodyear de Colmar Berg depuis 2021. Lorsque vous regardez votre parcours avec un peu de recul, avez vous le sentiment que vous étiez destiné à assumer de telles responsabilités, ou est ce une vocation qui s’est révélée au fil des expériences et des rencontres ?

Ce n’est pas évident d’expliquer les ressorts d’une carrière, surtout la sienne. Mon parcours repose sur des opportunités, ainsi que sur des choix de vie. J’ai débuté en Allemagne comme ingénieur en recherche et développement chez BMW avant d’éprouver le besoin de revenir au pays. C’est ainsi que j’ai postulé chez Goodyear et que l’aventure s’est écrite. D’abord comme ingénieur, puis assez rapidement, juste après la crise financière, j’ai hérité de la responsabilité d’une partie de la production. Gérer des équipes aussi larges et aussi diverses est un défi exigeant, mais cela ne m’a jamais intimidé. Le secteur industriel se caractérise par une haute teneur en métiers manuels, donc en rapports humains. En tant qu’ingénieur, je passais l’essentiel de mon temps en atelier. Je connaissais tout le monde pour ainsi dire. Cela m’a vraiment aidé lorsque la perspective de prendre des responsabilités croissantes au sein du groupe s’est présentée. Que ce soit en devenant le bras droit du directeur de production européen ou en dirigeant un site de production en Allemagne, près de Francfort ou encore l’usine d’Amiens en France, ces expériences au plus près du terrain se sont révélées précieuses. Elles ont affiné ma compréhension des métiers et mon regard sur les collaborateurs envers lesquels je nourris un profond respect.

Dans un environnement industriel aussi exigeant, qu’est-ce qui vous anime au quotidien ? En somme, quel est votre moteur ?

J’aime ce que je fais, tout simplement. J’ai coutume de dire aux nouveaux arrivants que la seule raison pour laquelle ils regarderont leur montre ici, c’est pour ne pas louper leur train en fin de journée. À titre personnel, il ne m’est jamais arrivé de regarder l’heure en me disant que la journée serait longue. L’environnement dans lequel nous évoluons est si dynamique et exaltant.

Preuve de sa place stratégique dans le groupe, le site luxembourgeois a développé et produit la dernière génération de pneumatiques pour camions (crédit : Laurent Antonelli / agence Blitz).
Preuve de sa place stratégique dans le groupe, le site luxembourgeois a développé et produit la dernière génération de pneumatiques pour camions (crédit : Laurent Antonelli / agence Blitz).
(crédit : Laurent Antonelli / agence Blitz)
(crédit : Laurent Antonelli / agence Blitz)
(crédit : Laurent Antonelli / agence Blitz)
Preuve de sa place stratégique dans le groupe, le site luxembourgeois a développé et produit la dernière génération de pneumatiques pour camions (crédit : Laurent Antonelli / agence Blitz).
Preuve de sa place stratégique dans le groupe, le site luxembourgeois a développé et produit la dernière génération de pneumatiques pour camions (crédit : Laurent Antonelli / agence Blitz).
(crédit : Laurent Antonelli / agence Blitz)
(crédit : Laurent Antonelli / agence Blitz)
(crédit : Laurent Antonelli / agence Blitz)
Si vous deviez raconter un moment charnière – une rencontre, un défi, un échec même – lequel a façonné le dirigeant que vous êtes devenu ?

J’évoquerais spontanément ma première prise de responsabilité à Goodyear. Mais aussi, et surtout, mon expérience en tant que directeur Europe santé, sécurité et environnement. Pour planter le contexte, j’ai débuté dans cette fonction six mois avant l’apparition de la crise Covid ! Cette période a sans doute été la plus intense de toute ma carrière, week-ends compris. Il fallait gérer, à l’échelle continentale, pays par pays, les dispositifs de retour au travail. Et cela en tenant compte des particularités de chaque législation nationale. S’agissant du Luxembourg, notre usine n’a fermé que deux semaines. Nous avons été l’une des premières industries à être qualifiée d’essentielle par les pouvoirs publics. Durant la pandémie, il n’y avait presque que le transport qui était autorisé à fonctionner d’où la nécessité de maintenir la production de pneus. Plus qu’un défi, cette épreuve s’est révélée palpitante, épuisante et exigeante.

L’intelligence artificielle s’invite partout. Dans vos usines, qu’est-ce qu’elle change déjà concrètement pour les équipes et pour vous ?

Notre offre commerciale intègre des services qui utilisent l’IA. Pour donner un exemple parlant, nos clients peuvent souscrire à des options qui nous permettent de surveiller, en temps réel et à partir de quelques données, l’état de leurs pneus et même de déterminer un remplacement d’urgence. Le déploiement de l’intelligence artificielle concerne de nombreux services, comme celui des achats et vise en priorité à améliorer les processus. Dans nos usines, cette technologie permet de mener des projets d’amélioration là où, avant, on utilisait encore des outils de type Excel… Dans le domaine de la production, l’IA est perçue comme une véritable chance. Face à une concurrence internationale accrue, l’intelligence artificielle nous offre un gain réel pour augmenter notre compétitivité. Pour tout vous avouer, la demande est grande du côté des ingénieurs pour aller encore plus loin. Cette intégration d’outils IA doit toutefois se réaliser dans un cadre précis et harmonisé au sein du groupe.

Comme l’IA, la transition environnementale est devenue un enjeu central pour l’industrie. Quelle est la stratégie de Goodyear Luxembourg en la matière?

La question environnementale, mon sujet préféré ! En 2021, nous avons décidé, ensemble, d’accélérer sur le terrain des énergies renouvelables. Un premier projet d’installation photovoltaïque, le carport installé sur notre terrain d’essai, a permis d’injecter de l’électricité verte dans le réseau public. Puis nous avons ouvert une nouvelle phase, cette fois pour  alimenter nos opérations quotidiennes. Cela se traduit par le déploiement de panneaux sur les toits de l’usine de production de pneumatiques et du centre d’innovation, ou encore d’une structure en ombrières couvrant le parking du centre d’innovation. Les nouvelles installations sont en autoconsommation.

Toujours sur le terrain énergétique, la hausse des prix, provoquée par le blocus du détroit d’Ormuz, affecte t elle vos opérations ?

Pour l’instant, les répercussions se révèlent moins brutales qu’au moment du déclenchement de la guerre en Ukraine. Mais la hausse des prix nous impacte toujours et les prix ne reviennent jamais à des niveaux d’avant crise. Dans un effet immédiat, le blocus affecte surtout la logistique. Si la crise perdure, les chaînes d’approvisionnement seront impactées. Dans l’industrie, cela pourrait se traduire par une tension sur certains produits à base de dérivés de pétrole.

Le Luxembourg fait de l’attractivité des talents une priorité. Comment vivez-vous, de l’intérieur, les défis du recrutement dans l’industrie ?

La réalité de l’industrie, c’est que les gens ne nous connaissent pas. Nous avons d’ailleurs pu le vérifier lors de notre dernière opération portes ouvertes : les visiteurs, essentiellement des personnes du voisinage, ignoraient dans leur grande majorité nos activités. Nombre d’entre eux pensaient même que certaines de nos usines étaient un hall logistique… Cette méconnaissance nous pousse à mener des campagnes pédagogiques dans les écoles, les universités ou encore à recevoir des associations d’étudiants. Il faut montrer la diversité de l’offre des métiers de l’industrie, que ce soit dans la recherche, la supply chain, l’administratif, etc. Nous souffrons également de la concurrence du secteur public. Ces dernières années, celui-ci connaît une croissance de l’emploi alors même que l’économie stagne. Cette dynamique parfois déconnectée de la réalité économique nous oblige à recruter davantage à l’international. Je le regrette car l’industrie permet d’évoluer dans un environnement dynamique et varié. Les possibilités d’évolution professionnelle y sont énormes…

Vous venez d’hériter de la présidence de la Fedil. Pourquoi faire peser cette fonction prenante sur votre agenda déjà bien fourni ? Peut-être l’avez-vous oublié, parce que vous ne regardez pas souvent votre montre, mais une journée ne dure que 24h...

Mon engagement à la Fedil a pour but de défendre un tissu industriel indispensable à notre économie. Je constate, à regret, que l’on redécouvre l’importance de l’industrie uniquement en période de crise. Ce fut le cas après le déclenchement de la guerre en Ukraine ou encore pendant le Covid, période durant laquelle l’Europe s’est montrée incapable de se fournir en masques… Le conflit en Iran illustre encore les faiblesses du continent. Une fois ces crises passées, le sujet industriel retombe rapidement au second plan, presque dans l’oubli.

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